La Rivière Causapscal

PETITE RIVIÈRE, PETIT COIN DE PARADIS, GROS SAUMONS!

    Fosse 23 du secteur 2 de la Causapscal, 24 juin 1998, vers 10 h 30. « Charles, lance ta sèche le plus en amont possible et laisse la dévaler jusqu’au pied de la fosse pour voir s’il y a quelque chose dans le trou… », me conseille judicieusement notre excellent guide Yves Leblanc. Quelques minutes plus tard…
La Rivière Causapscal: Petite Rivière, Petit Coin de Paradis, Gros Saumons!
     Mais attendez un instant, le temps de revenir à l’année 1994… Ma première visite dans la vallée de la Matapédia, qui remonte au 24 juin 1994, coïncide avec la réouverture du prolifique tributaire qu’est la rivière Causapscal. Nous rencontrons notre guide, le célèbre Jean-Paul Gauthier, au poste d’accueil qui se trouvait à l’époque en face de l’ancien club Matamajaw, sur la rue St-Jacques à Causapscal.

     Parce qu’il fait chaud, Jean-Paul s’empresse de placer nos gréements de pêche dans sa VW Westfalia munie d’un moteur très spécial… Lorsque nous descendons une côte, le moteur arrête et redémarre tout seul au bas de la pente : effet assez cocasse lorsque vous voyagez sur les chemins de bois !

     Rendus à destination, soit au secteur de la fosse Bateau de la rivière Causapscal, Jean-Paul nous fait connaître une expression qu’il nous répète par la suite plusieurs fois pendant le voyage : « Au travail! » Il embarque mon père dans le canot afin de passer une mouche dans la fosse Bateau, et me regarde en disant : « T’es jeune toi! Monte un peu plus haut le long de la rivière et pêche dans la fosse Denise.

     Si tu piques, lâche-moi un cri et on viendra te sauver. » Ceux qui ont déjà pêché avec Jean-Paul peuvent témoigner de son sens de l’humour assez particulier. Alors que je m’engage sur le sentier vers la fosse Denise, il me lance : « Si tu tombes à l’eau et tu te noies, c’pas grave, y a des sports à tous les coins de rue. Un bon guide par contre, c’est rare et ça vaut son pesant d’or. » Après ces paroles d’encouragement, je continue ma marche jusqu’à la fosse. En arrivant, j’aperçois quatre « bélugas » (terme utilisé par Pierre Manseau, fondateur de l’évènement mentorat de l'FQSA, qui est venu voir s’il y avait de l’action) qui se tiennent au pied de la fosse. Le temps de reprendre mon sang-froid, j’attache une Magog Smelt no 2 simple au bout de mon avançon.

     Quelques lancers plus tard, je suis « attelé » à quelque chose de sérieux. Quand Jean-Paul et mon père me rejoignent, le saumon a déjà plié l’hameçon et la mouche est expulsée hors de l’eau d’une façon bizarre en direction de ma tête. Jean-Paul me regarde alors en disant : « Voilà… Au travail ! » Cet épisode a été l’aventure de la journée. Gare aux mouches de dépanneur !

L'Heure est Grave

     Le lendemain, nous faisons la descente en canot du secteur 2, en partant de la fosse Bateau pour terminer au Pont du 8 mille. Ne sachant pas à quoi m’attendre, j’aperçois mon Jean-Paul avec son gilet de sauvetage bien attaché, vérifiant les cinq pôles dans le canot. (En passant, lorsque vous apercevez votre guide qui porte son gilet de sauvetage, c’est que l’heure est grave!) Je m’informe alors auprès de lui pour savoir pourquoi il a autant d’outils dans le canot.

     Après un petit soupir, il me répond : « Tu vas voir ». Quelques kilomètres plus tard, il ne reste que deux pôles dans le canot et nous ne sommes pas encore rendus à la première fosse. Afin de naviguer ce tronçon de la rivière, il faut absolument avoir un professionnel à la barre. Pendant le trajet, l’une brise et deux restent prises entre des roches en appliquant les freins. À cause du fort débit de la Causap... et du fait que plusieurs pêcheurs qui ont fait la descente avant nous ont passé leur temps dans l’eau ou à vider le canot, cette descente a été abandonnée après la saison 1994.

     Le voyage se termine quelques heures plus tard dans la fosse Grand Remous avec un beau douze livres récolté par mon père, et pour moi, par « un p’tit perdu » dans la fosse Dernière Chance. C’est là que notre voyage prend fin, mais ce n’est certainement pas notre dernière visite 

Toujours de Belles Pêche !

    Pendant les quatre années suivantes, à l’époque où les réservations se faisaient par téléphone, le 1er novembre, mon père et moi avons été très chanceux de pouvoir réserver des séjours sur la Causap aux mêmes dates, soit du 23 au 26 juin. Nous avons toujours fait de belles pêches pendant cette période, même si nos confrères nous disaient qu’il était trop tard dans la saison. Nous avons vécu des émotions fortes chaque année dans plusieurs fosses telles Les Chutes, Mouchologue, Marie-Louise, Denise, Bateau, la 23 et au Pont du 8 mille. Nous ne sommes pas à court d’anecdotes !

La Rivière Causapscal
     Comme si c’était hier, je vois encore le saumon que le paternel avait sur sa ligne dans la fosse 23 : une pièce de 25 livres, si je ne m’abuse. Après une quinzaine de minutes de combat, le saumon avait décidé de se reposer pendant quelques secondes sur une roche à fleur d’eau en plein milieu de la fosse, avant de succomber à la puise d’Yves Leblanc.

     Le ciel couvert venait tout juste de s’éclaircir à la fosse Marie Louise quand Jean-Paul Gauthier m’a conseillé de changer ma noyée. Je lui ai demandé : « Une petite Silver Rat? » Excellent choix, m’a-t-il répondu. La mouche attachée à mon avançon, je m’attardais à vouloir étendre un peu de ligne. Après avoir lancé quelques pieds de soie et mon avançon, j’ai tourné la tête une fraction de seconde pour dire quelque chose à mon père, lorsque qu’un cri des plus strident jaillit : « FERRE! »

     Les gens du village de Causapscal avaient certainement entendu le cri aussi! Le temps de lever ma perche et d’entendre mon moulinet produire un bruit d’enfer et j’étais déjà dans ma ligne de réserve. Je n’avais absolument rien vu! Nous avons tous les deux sauté dans le canot en direction du pied de la fosse, où ma soie faisait le tour d’une ancienne « cabane » de castor submergée. Puis, j’ai aperçu une immense ombre partir avec mon bas de ligne… Après quelques instants de silence et des regards au ciel, Jean-Paul a haussé les épaules en disant : « C’était gros »…

     L’année suivante, j’ai piqué un saumon dans la même fosse. Cette fois par contre, j’ai affronté deux combats : celui du saumon et celui d’un billot de dix pieds enroulé dans ma soie. Visiblement, la chance ne me sourit guère dans cette fosse.

     De retour avec Yves Leblanc, nous pêchions dans la fosse du Mouchologue (en honneur de Pierre Tremblay, ancien propriétaire de la boutique Le Coin du Moucheur) quand il a décidé de faire passer une grosse mouche – une Lady Amherst. Pour ceux qui connaissent cette fosse, elle n’est pas grande, mais profonde et sombre. Yves a averti mon père : « Monsieur Cusson, s’il y a de quoi dans la fosse, ils vont venir faire un tour ». Avant que le premier lancer ne soit effectué, Yves s’est installé sur une branche d’arbre proche de la fosse afin d’être bien placé, juste au cas où...

     Et tranquillement, comme un sous-marin sortant des ténèbres, un monstre de plus de quatre pieds est venu jeter un coup d’oeil. L’artificiel lui est passé directement sur le bout du nez. Yves est tombé presque dans la rivière en voyant ce spectacle et a hurlé en direction de mon père : « S’il prend la mouche, on vous ramasse dans le village ». L’un des immenses saumons de cette petite rivière nous a fait une petite visite pour ensuite redescendre au fond de la fosse, mais Salmo a refusé toute autre offrande par la suite. Lors d’un autre voyage, alors que nous étions à la fosse Denise, un saumon est monté treize fois consécutives aux mouches sèches présentées par Cusson sénior : notre guide, maître Leblanc, était au bout de ses émotions.

De Retour en 1998

    Et nous voici maintenant le 24 juin 1998 à la fosse 23 du secteur 2. Il vente à écorner les boeufs et plusieurs saumons se trouvent dans la fosse. Un scénario inouï s’apprête à passer à la postérité…

La Rivière Causapscal
     Au bout de mon avançon, j’utilise un petit bomber vert et blanc que mon ami le regretté Bren Tilden m’avait donné pendant une excursion sur la Jacques Cartier l’année précédente. Il faut que je lance vers l’amont entre les bourrasques de vent. Tout d’un coup, le vent tombe de façon dramatique et Yves me crie : « Lance un peu plus haut et si possible, au centre de la fosse. Ça ne sera pas long. »

     Comme de fait, j’effectue mon lancer à l’endroit désiré, la mouche dévale quelques secondes et soudainement, la tornade explose avec un coup de mâchoire des plus agressif de la part d’un saumon enragé. Bien piqué, le saumon déguerpit vers le bas de la fosse en voulant s’échapper par le rapide qu’Yves ne veut absolument pas enjamber. Tenant le filet comme un gardien de but, il effraye mon saumon qui rebrousse chemin vers le haut en un spectacle de sauts périlleux comme j’ai rarement vu pour un saumon de cette taille. Un combat classique : le saumon parcourt la fosse de fond en comble, coince la soie entre des roches (ce qui m’oblige à rentrer dans la fosse au-dessus de mes cuissardes), heurte presque le canot qui se trouve au bord de la fosse, et déjoue ensuite le gardien de but pour prendre le rapide vers la prochaine fosse. Trempés jusqu’au cou, nous suivons le saumon dans le rapide.

     Ma soie et une bonne partie de ma ligne de réserve sont sorties. Quelques instants plus tard, nous rattrapons le déchaîné. La bête boude dans le fond de la fosse en aval, là où nous avons commencé une vingtaine de minutes plus tôt. Pendant tout l’énervement de l’instant, mon père se découvre un talent de cinéaste : il filme le dernier lancer avant que le saumon ne gobe l’appât, sa réaction lorsqu’il goûte à l’hameçon, le spectacle dans la fosse, et notre course à toute épouvante quand le saumon donne l’impression de vouloir retourner aux Fourches sur la Matapédia. Quelques sueurs plus tard, j’arrive à maîtriser ma prise de 14 kg habilement puisée par mon ami Yves Leblanc. Je n’oublierai jamais ce qui, jusqu’à aujourd’hui, reste l’apogée de mes expériences de saumonier. Ce jour-là, j’ai pris la décision de gracier toutes mes prises. C’est donc le dernier saumon que je n’ai pas relâché.

Félicitations à la CGRMP

     J’offre mes plus sincères félicitations et remerciements aux gestionnaires de la CGRMP (le regretté Victor Tremblay en grande partie) qui ont eu la vision de repeupler la Causapscal avec l’aide de Dame nature. Quand la décision de restaurer la rivière a été prise en 1984, la montaison se chiffrait à environ soixante-dix saumons, alors qu’aujourd’hui la rivière accueille entre cinq cents et sept cents saumons annuellement.

     Voilà un petit résumé des expériences et des émotions vécues dans ce petit coin de paradis. Ce sont là de précieux souvenirs que j’ai pu partager avec mon père. Même après toutes ces expéditions de pêche sur ma rivière préférée, jamais je n’ai été blasé par les fosses, les paysages, le premier éclat vert des arbres de mai, la couleur de l’eau, les différents parfums des arbres longeant le cours d’eau, les mouches noires en juin (il est fou ce Cusson!), les papillons glauques (Papilio Glaucus) au rendez-vous chaque année avec Salmo…

     J’habite loin de ma rivière préférée, mais très souvent, mes pensées me transportent là-bas, dans la vallée de la Matapédia et auprès des gens chaleureux qui y habitent. — C. C.

Références

» Texte et photos par Charles Cusson (2011).
» FQSA
» Guide de Pêche Yves Buck Leblanc.
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