La Sainte-Anne (Sainte-Anne-des-Monts) des années ..70

     Je pense que ce qui est important, pour tout pêcheur de saumon, c'est de se demander ce qu'il peut faire comme pêcheur de saumon et ce qu'il fait en réalité. Est-ce que l'on fait partie d'une association de pêcheurs de saumon? Est-ce que l'on protège le saumon pour garantir notre pêche de l'année prochaine, notre pêche dans cinq ans? Est-ce que l'on est intéressé à protéger une espèce qui est digne de respect et qui mérite que l'on sacrifie du temps pour sa protection? Chaque pêcheur doit se poser la question suivante: est-ce que je dépense autant d'énergie, autant de sacrifices pour la protection  de cet animal que j'en dépense pour le capturer?

     Si chacun veut bien regarder sérieusement son cas, il se rendra compte que nous péchons tous un peu par défaut! Il y a une recherche un peu incompréhensible de la "viande"...

La Sainte-Anne des années ..70
     On a mentionné, un peu plus tôt au cours de la journée, que la vente de la chair du "saumon frais de Gaspé" était interdite dans les hôtels et les restaurants: car, durant l'interdiction de la pêche commerciale du saumon anadrome de l'Atlantique le long des côtes gaspésiennes, il n'était pas permis de capturer commercialement le "saumon frais de Gaspé" et les pêcheurs à la ligne n'avaient pas le droit d'en vendre aux restaurants et aux hôtels. Pourtant, dans une multitude d'hôtels et de restaurants, de Gaspé jusqu'à Hull, on a continué d'offrir à la clientèle du "saumon frais de Gaspé" ! Vous en aviez autant que vous vouliez, à partir de $1.50 jusqu'à $15, tout dépendant de la sauce dans laquelle était présenté votre "steak de saumon" (c'est plus cher lorsque la sauce porte un nom français compliqué et c'est moins cher quand cette sauce est une vulgaire béchamelle, comme on dit chez nous...). La sacralisation du goût de la chair du saumon est peut-être responsable de cet état de choses: c'est le danger qu'on court lorsqu'on en est rendu à dire que la chair du saumon est peut-être ce qui est le meilleur sur terre! Cela a créé au saumon une réputation qui en a fait comme une sorte de proscrit pour une bonne partie de la population. Le mystère avec lequel les pêcheurs sportifs ont entouré la capture de cette espèce de poissons (le "roi" des poissons d'ordre sportif, "l'aristocrate", etc.), en a fait comme un défi qu'il fallait gagner, non pas seulement avec des moyens légaux mais, dans bien des cas, à tout prix. C'est là une des raisons qui peut expliquer pourquoi un gars qui vient de l'extérieur (quand je dis "extérieur", je ne parle pas seulement des gars de Québec et de Montréal, mais aussi de ceux qui partent de Sainte-Anne-des-Monts, par exemple) et qui pêche à Gaspé pendant deux, trois jours ou plus, va vouloir absolument en "accrocher" un, peu importe le moyen, surtout si le saumon décide de ne pas prendre la mouche: ceux qui veulent absolument "accrocher" un saumon, ce sont ceux qui n'ont pas appris à respecter cet animal-là, à dialoguer avec lui. S'il y a de la "visite" dans la fosse, ce même gars-là tentera peut-être d'en "accrocher" un deuxième, puis un troisième!

     C'est vrai qu'il se fait un commerce du "saumon frais de Gaspé"; c'est vrai qu'il s'en vend aussi. Imaginez-vous ce qui va arriver si chaque pêcheur sportif décide d' "accrocher" un saumon au cours d'un voyage, ou d'en acheter un sur le bord de la route, pour justifier à son épouse son voyage? Ca va faire 6,000 ou 8,000 ou 10,000 saumons qui vont disparaitre de nos rivières! Moi, j'ai été élevé en Gaspésie, près d'une rivière à saumons, la rivière Cap-Chat. J'ai connu la rivière Cap-Chat alors qu'elle était louée à un "club privé. J'ai vu du saumon dans la rivière Cap-Chat et j'ai aussi vu la rivière Cap-Chat presque vide.

     Je pense qu'il doit arriver un temps où chacun de nous décide de respecter une espèce animale comme on respecte un être humain. Essayez de vous imaginer un peu toutes les épreuves qu'un saumon doit traverser avant de prendre la mouche que vous lui présentez. D'abord, c'est un oeuf qu'on vient de pondre et qui s'accroche au lit de la frayère ou qui est emporté par le courant ou qui est immédiatement dévoré par les grosses truites de la rivière. Supposons que l'oeuf s'est accroché et prenons le cas où il se développe normalement: il devient un poisson minuscule, puis il grossit, mais il y a encore les grosses truites de la rivière qui veulent le dévorer ou bien les canards  bec-scie, les martins-pêcheurs. S'il leur échappe, il continue de grossir suffisamment pour venir sauter sur votre mouche numéro 4 (qui est alors à peu près du double de sa grosseur!) : combien de pêcheurs sportifs vont alors faire attention pour le décrocher sans le blesser et lui permettre de continuer sa croissance en rivière? Supposons qu'il se décroche ou que vous le décrochez proprement: il est alors en mesure de devenir le plus gros des petits saumons de sa rivière natale. Le saumoneau est alors un peu comme n'importe quel enfant de la maternelle rendu en troisième année: à un moment donné, il se  croit un "boss" et il décide de sortir de sa rivière natale et d'aller faire un tour en mer. Mais, rapidement, il se sent pas mal moins fanfaron et il longe la côte, puis il redevient fantasque et prend le large. Qu'est-ce qui lui arrive alors? La marée, les requins, les loups marins: tout lui court après et il a de la difficulté à s'en sortir. S'il y réussit, il continue de s'engraisser très rapidement: il se sent alors en pleine forme et il est pris de ce qu'on appelle, chez les humains, une "frénésie d'amour"!

     C'est alors que notre saumon revient dans la rivière de sa naissance, comme s'il revenait pour des vacances dans sa résidence d'été: c'est pour lui comme une "lune de miel" ou un renouvellement de lune de miel (comme n'importe quel humain qui va passer des vacances dans sa résidence d'été avec son amie, sa maîtresse ou son épouse). C'est supposé être tranquille, loin de tout, en plein bois: c'est sur le bord d'un lac sauvage, là où il n'y a pas de téléphone ou d'appareil récepteur de télévision. Le saumon s'en vient donc pour une "lune de miel" dans sa résidence d'été: tout comme un humain qui fait pareil voyage dans pareil environnement (et qui peut subir une crevaison d'un pneu de son automobile), le saumon rencontrera peut-être des difficultés en chemin, soit la présence des filets de pêche. S'il réussit à s'en sortir et à mettre le nez enfin dans la rivière de sa naissance, le saumon pourra aussi rencontrer d'autres filets, des cuillers (ce qu'on appelle des "médailles par chez nous, en Gaspésie....) Des fois, il se prendra a une mouche; il réussira peut-être à se décrocher de tout cela et arrivera dans le haut de la rivière avec son amie de coeur. Il arrivera peut-être alors près de l'endroit où vous péchez et verra une mouche passant au-dessus de la fosse: cette mouche agace un peu sa petite amie et il voudra alors s'empresser de chasser l'importune; il se choque, il attrape cette mouche, pour s'apercevoir qu'il y a un fil entre cette mouche et une canne à pêche que tient un sportif en dehors de l'eau! Il se sent pris. Qu'est-ce qu'il fait? "Qu'est-ce que je fais-là?", se demande-t-il avant de commencer sa course folle. "Il faut que je l'amène! ", se dit le pêcheur sportif qui, à tout prix, veut "sauver" (tuer) le saumon. Imaginez-vous donc que, pendant que le pêcheur sportif veut "sauver" le saumon. Le saumon veut tout simplement sauver sa vie! C'est tout un "party", cette histoire-là, mes amis! Vous remarquerez (surtout si vous avez déjà "sauvé" un saumon) que le poisson gigotte encore quand il est dans le courant en se dirigeant vers notre épuisette; mais, dès que vous le trainez dans l'eau un peu plus calme, remarquez combien il est calme lui aussi, car il sait qu'il est "fait". Le saumon restera calme, dans ses derniers moments, jusqu'à ce que vous le trainiez sur les roches.

     Les poissons de cette espèce, mes amis, sont absolument dignes de notre respect! Essayons de les protéger, non pas seulement pour protéger notre pêche de l'année prochaine ou celle de l'année d'après. Car, vous admettrez avec moi que les poissons de cette espèce devraient être protégés uniquement parce qu'ils méritent notre respect et uniquement parce qu'ils  ont traversé tellement de dures épreuves avant de revenir dans la rivière de leur naissance!

     Remarquez bien que j'y vais, moi aussi, à la pêche du saumon; j'en attrape aussi quelques-uns, comme il arrive à tous les pêcheurs sportifs de saumons. Mais, quand j'ai "gagné" sur le saumon et que le poisson est mort, il m'a donné la satisfaction, pas seulement de la "viande". N'oublions pas une chose: sur toutes les rivières à saumons, quel que soit le nombre de gardiens que vous y mettrez, il existera toujours une foule de problèmes. On gaspille non pas nécessairement l'habitat du saumon (car la rivière n'est pas le seul habitat du saumon, puisqu'il va aussi en mer...) mais on gaspille l'endroit où il vient au monde, l'endroit où il apprend à vivre, l'endroit où il revient souvent pour y mourir. On gaspille tout ça par des coupes forestières: d'accord, on ne coupe pas nécessairement le long des rivières à saumons (C'est supposément défendu...) mais on coupe à tour de bras le long de tous les ruisseaux qui se jettent dans ces rivières et qui servent de chemins pour ce qu'on  appelle les "timber Jacks" (les machines à débusquer, je crois). Il y a aussi des exploitations minières le long de certaines rivières à saumons: je suis d'accord pour admettre que les mines contribuent au progrès de la société, mais a quelles conditions? Est-ce que l'on ne devrait pas avant d'exploiter des mines, prévoir la protection des richesses qui sont là depuis des siècles et que l'on risque de détruire en l'espace de 10 ans? Quand les mines ne sont plus rentables, comme ça vient exactement de se produire à Sainte-Anne-des-Monts (Mines Madeleine), on ferme. Ah, c'était bien beau à Sainte-Anne-des-Monts, quand les Mines Madeleine sont arrivées chez nous: la population est passée de 5,000 à 7,000 ou 8,000; c'était donc intéressant, le progrès! La mine est fermée, après quelques années d'exploitation seulement, parce que le prix du cuivre a baissé du tiers sur les marchés mondiaux et que ça n'était plus "payant" pour les propriétaires de la compagnie de continuer l'exploitation. Les mineurs sont déménagés; on en est rendu à 6,500 de population . La rivière reste là, elle...

     Je pense que chaque pêcheur sportif de saumon doit se poser des questions: qu'est-ce que l'on doit faire lorsqu'on a décidé de respecter cet animal-là? N'oublions pas que cette espèce de poissons est prête à nous sacrifier le tiers de sa population qui monte en rivière pour notre plaisir! Quels sont les sacrifices que nous sommes prêts à faire nous, les pêcheurs sportifs, pour protéger une espèce animale qui fait un tel sacrifice pour notre plaisir Je crois que chaque pêcheurs sportifs de saumon, que chaque membre d'une association de pêcheurs sportifs, doit tenter de se rendre crédible auprès des autorités ou auprès des autres pêcheurs. Prenons le cas de certains articles que je lisais récemment dans des revues: on parle de la rivière Matane, de la rivière Cap-Chat, de la rivière Matapédia, de la rivière Darmouth: ça ne semble pas concerner bien des gens ce qui se passe de grave sur ces rivières, parce ce que c'est chez nous, au Québec.

     Je lisais, par ailleurs, qu'au Connecticut aux Etats-Unis, un jeune garçon a pris un saumon de huit livres, parce que la rivière a été ensemencée: c'est le premier saumon qui se prend là depuis plus de 100 ans! En France, il se fait des ensemencements, des "dépollutions" de rivières, de même qu'en Angleterre. Nous autres, ici, nous sommes privilégiés: nous avons du saumon indigène: mais nous avons l'air de nous en "sacrer", bien souvent... Chaque autorité gouvernementale concernée, chaque pêcheur sportif, chaque citoyen devrait se demander, et très sérieusement, qu'est-ce qu'il fait pour protéger une richesse de "notre pays à nous autres". Je crois que si chaque pêcheur de saumon mettait la même pression pour protéger le saumon et pour "désacraliser" les poissons de cette espèce, que la pression qu'il met pour en accrocher quelques-uns, on arriverait à quelque chose de bien.

     Il faut tout de même comprendre qu'il y a des limites à la pollution par l'exploitation forestière, par l'exploitation minière, par les compagnies industrielles! D'autre part, entre nous, demandez-vous donc qu'est-ce que chaque pêcheur sportif fait lorsqu'il a bu le contenu de sa canette   de bière ou de boisson gazeuse: quand un pêcheur "fête" le premier saumon qu'il a réussi à trainer sur la berge, il boit sa bière ou sa liqueur en une minute, 32 secondes et trois dixième , puis il se pense aux Jeux Olympiques et il lance la canette à une distance record! J'ai vu ça souvent. Et que dire des paquets de cigarettes vides maintenant J sur une rivière, on peut facilement dire la sorte de cigarettes que fume le pêcheur dans la fosse située plus bas, seulement en regardant passer les paquets^ vides au fil de l'eau... Et l'on voit aussi des "drapeaux" du Québec, les fameux Kleenex! Je suis bien d'accord qu'on fasse la chicane aux autorités gouvernementales et aux industries qui ne se préoccupent pas de la protection de l'environnement, mais je pense qu'on devrait s'en prendre aussi à chacun d'entre nous pour la pollution de l'environnement...

     Lorsqu'on demeure en Gaspésie, on reçoit des informations par la voie des journaux, comme à peu près tout le monde: on est loin des "grands-centres", en Gaspésie, et c'est tout un travail lorsqu'on décide de venir chercher des statistiques sur le saumon avec lequel on vit. Je pense que ça serait très pratique si nous, les Gaspésiens, pouvions obtenir les statistiques rapidement au sujet d'une  espèce animale avec laquelle nous vivons. Je pense aussi que ça serait très pratique que les autorités gouvernementales et les membres des associations de pêcheurs de saumons (n'importe quelle autorité gouvernementale et n'importe quelle association de pêcheurs de saumons) essaient de découvrir la façon dont il faut vivre avec une espèce animale comme les saumons: des sportifs viennent de New York, du Texas, de Montréal, de Québec et de Montmagny pour pêcher le saumon en Gaspésie pendant quatre jours, une semaine ou un mois et ils semblent ensuite se désintéresser complètement du sort du saumon, tandis que tes Gaspésiens vivent avec cette espèce animale à l'année longue et ne semblent pas avoir tout le support qu'ils devraient normalement obtenir de l'ensemble des pêcheurs sportifs de saumons.

     En fin de compte, ce que je voulais vous dire, c'est que les sportifs pêcheurs de saumons devraient être toujours prêts à faire autant de sacrifices pour la protection de cette espèce de poissons qu'ils en font pour la capture de ces saumons!

référence

» par Me Roger Pelletier (Sainte-Anne-des-Monts)
» photo André Vézina
» Salmo Salar, Décembre 1977.
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