François de B. Gourdeau; Monsieur Saumon par André-A Bellemare

     Lorsqu'il étudiait l'architecture et qu'il fréquentait les Beaux-Arts, à Québec, dans le temps de la Grande Crise, François de Beaulieu Gourdeau n'aurait jamais cru qu'il deviendrait l'un des bâtisseurs de la Gaspésie, comme plusieurs se plaisent maintenant à le considérer.

François de Beaulieu Gourdeau; Monsieur Saumon
     Aujourd'hui encore, cinq ans après avoir pris sa retraite, à la suite d'une carrière bien remplie de 35 ans au service du ministère du Tourisme, de la Chasse et de la Pêche, Gourdeau refuse toujours d'être mis en vedette, même s'il continue de jouer un rôle important dans la protection de la nature et de la faune du Québec. Il ne voit pas pourquoi des journalistes écriraient des articles à son sujet et le citeraient en exemple aux jeunes générations de fonctionnaires et de citoyens du Québec.

     Ainsi, quand il a su que cet article serait publié dans SENTIER, il m'a presque supplié de ne pas parler de sa personne et du rôle qu'il a joué, mais de faire porter ce reportage sur les richesses fauniques de la Gaspésie, ce pays avec lequel il est tombé en amour voilà maintenant plus d'une quarantaine d'années.

     D'ailleurs, c'est un peu à cause de cette liaison avec sa maîtresse, la Gaspésie, que François de B. Gourdeau, maintenant âgé de 66 ans, est encore célibataire. «Si une femme avait réussi à m'amener au pied de l'autel, il m'aurait fallu ensuite rester assis derrière un bureau de fonctionnaire, au lieu de parcourir le territoire québécois en tous sens, chassant et péchant», explique-t-il.

     Sobre et discret, comme savent l'être les véritables amants de la nature, Gourdeau est presque gêné d'admettre qu'il a procédé à l'aménagement du parc de la Gaspésie, du parc du Cap Bon-Ami (l'actuel parc national fédéral de Forillon), de l'auberge de Fort-Prével, de la réserve faunique des Chic-Chocs, de la réserve faunique de Rimouski, de la réserve faunique de Matane, de la rivière Matane et de la réserve faunique de la Petite-Cascapédia (entre autres choses...).

     «N'allez pas croire que j'ai travaillé tout seul pour les parcs de la Gaspésie et du Bas-Saint-Laurent. Si je n'avais pu compter sur la collaboration de gens, qui étaient là bien avant que je n'arrive, rien de ce qui existe maintenant ne serait peut-être fait», tient-il à souligner.

     Mais François de Beaulieu Gourdeau ne pourra certainement pas attribuer à d'autres que lui le mérite du «déclubbage» de plusieurs rivières à saumon (la Matane... en 1949, puis ensuite les rivières Sainte-Anne, Saint-Jean et Petit-Saguenay notamment). Son combat incessant en faveur de Salmo salar, le saumon anadrome de l'Atlantique, ce joyau du patrimoine faunique québécois, est la marque de commerce de Gourdeau.

     Et François de B., comme l'appellent affectueusement tous ceux qui l'ont souvent côtoyé, pourrait s'attribuer le fait d'avoir suscité quelques vocations de chroniqueurs de chasse et pêche au Québec, dont celle du regretté Serge Deyglun. Mais ce n'est qu'après quelques années de relations constantes avec lui que vous réussirez à apprendre tout cela de Gourdeau, une journée qu'il sera en veine de confidences.

Amant de la nature

      En fait, le destin ou le hasard (quel que soit son nom) conduisait Gourdeau, dès son enfance, à jouer un rôle dans l'aménagement des richesses naturelles du Québec. Son père, un homme d'affaires important de la région de Québec, était un mordu de la pêche, et c'est lui qui apprit à François, dès l'âge de sept ans, la technique de la pêche à la mouche artificielle.

François de Beaulieu Gourdeau
François de B. Gourdeau, descendant d'un Gourdeau, associé de Louis Jolliet, qui avait eu en récompense de leurs services, la propriété de l'île d'Anticosti, une partie de nie d'Orléans, n'avait jamais mis les pieds sur l'île ayant appartenu à ses ancêtres.
   «Durant les fins de semaine, papa amenait toute la famille (trois garçons et trois filles) pêcher à la mouche dans la rivière Jacques-Cartier, à Stoneham, un long voyage à l'époque. Je me souviens des nombreuses truites mouchetées, pesant quatre ou cinq livres, que nous rapportions de nos expéditions», raconte-t-il.

     «Mon père, qui était très conservateur en matière de pêche, employait religieusement le crin de cheval pour pêcher la mouchetée dans les ruisseaux: ce n'était pas par souci d'économie, puisqu'il lui fallait se rendre jusqu'à Sainte-Catherine-de-Port-neuf, chez M. Séraphin Vallières, pour trouver le crin d'un bel étalon blanc pour tresser ses lignes à pêcher! Cette manière de pêcher représentait pour lui un défi, un exercice de fair Play.

     «Mon premier équipement de pêche était fort rudimentaire: une perche en roseau (bambou non refendu, qu'on utilisait alors pour la pêche de l'éperlan) ou une simple branche d'aulne tordue, écorchée et traitée au «shellac». On fixait deux anneaux, à l'aide de ruban gommé, un à la pointe (scion), et l'autre à environ six pouces en avant de la poignée. Le mot poignée est exagéré; je devrais plutôt dire: la partie qu'on tenait dans sa main... En guise de moulinet, on utilisait un clou de quatre pouces, fixé sur le talon de la canne, qui agissait comme dévidoir et sur lequel on enroulait la ligne.

     «Je me souviens que ma première canne à mouche fut construite par mon père, qui avait beaucoup plus de talent pour la pêche que pour le bricolage... Cette canne avait été assemblée à l'aide de pièces usagées diverses, et ne répondait pas à toutes les normes: elle était constituée de trois brins, d'inégale longueur, de «greenheart» et de bambou refendu, les matériaux les plus en vogue à l'époque dans la construction des cannes à mouche.

    C'était une belle pièce, qui brillait beaucoup plus à cause des nombreuses couches de vernis que par sa performance! Elle avait un tout petit défaut, bien léger: elle ne pouvait supporter les ferrages trop brusques et cassait à tout bout de champ, au niveau de la virole du scion. Comme elle raccourcissait à vue d'oeil, à la suite des nombreuses réparations, elle fut mise au rancart à la fin de la saison de pêche.

     «Quelque temps avant les vacances de Noël, mon père m'annonça que je deviendrais bientôt le propriétaire d'une canne extraordinaire, unique, incassable, légère et de toute beauté. Cette fameuse canne, entièrement construite en métal, sauf la poignée, fut conçue chez Légaré Automobiles, distributeur des voitures Nash à Québec; elle fut assemblée par un soudeur professionnel, mon père agissant cette fois à titre de conseiller technique. La canne était montée avec des baleines de parapluie soudées bout à bout; elle mesurait six pieds de longueur et n'était pas démontable. Les anneaux était également soudés, et le porte-moulinet était constitué de deux anneaux coulissants, provenant probablement d'un vieux moteur usagé. D'ailleurs, on avait utilisé une valve de moteur pour monter la poignée: la tête de la valve servait de talon, et la tige, passée à l'intérieur de la poignée, était soudée à la canne. Cette canne, quoi qu'on puisse en penser, travaillait très bien, et je l'ai gardée pendant au moins 10 ans!»


Pour François, la pêche du saumon le passionne durant toute l'année; lorsqu'il n'est pas sur le bord d'une fosse, il est assis à son établi, consulte des bouquins ou monte des mouches qu'il utilisera à la prochaine saison.
     Les mouches utilisées étaient celles montées par la grand-mère Gourdeau: il s'agissait de mouches à plumes, très compliquées, qu'elle attachait sans étau métallique du genre de ceux que nous connaissons aujourd'hui. Son «étau», c'était plutôt une pince prise après un doigt en cuir, doigt qu'elle glissait sur le pouce de sa main gauche, et elle travaillait de la main droite... Il faut le faire!

     Après son cours classique au Petit Séminaire de Québec, Gourdeau entreprit des études en architecture. Lorsque l'École d'architecture fut déménagée à Montréal, il décida d'opter pour des cours aux Beaux-Arts, pensant faire carrière dans la décoration intérieure ou le dessin technique. Durant les longues vacances d'été, François de B. décroche un job dans le parc des Laurentides, comme guide-commis-interprète-garçon de table au camp des Écorces.

     Gourdeau découvre alors que la vie en plein air est à peu près le seul genre de vie qui lui procure du plaisir à exister, durant cette période troublée d'avant-guerre. Dans ses moments de loisir, il peut s'adonner à sa passion, la peinture à l'huile, tout en perfectionnant ses techniques de pêche à la mouche. L'été, il fait des esquisses de paysages sauvages du Québec, dont il fait des toiles durant l'hiver (toiles de style impressionniste, qui ornent les murs de la maison ancienne qu'il habite maintenant à Cap-Santé, sur le bord du Saint-Laurent, dans le comté de Portneuf: la maison Hardy, construite en 1746, qu'il a entièrement restaurée au cours des quatre dernières années, la meublant et la remplissant d'objets authentiques datant des siècles passés, et qu'il a amassés durant ses pérégrinations partout au Québec et en Europe).

     C'est à cette époque qu'il invente des outils pour monter ses propres mouches artificielles, puisque de tels outils n'existaient pas encore sur le marché. Et il n'a jamais abandonné sa passion pour le montage des artificielles, des «bâtardes» sans nom et sorties de son imagination, qu'il n'a jamais commercialisées mais qui assurent presque automatiquement le succès, surtout à la pêche du saumon. L'une de ces «bâtardes», baptisée «Gourdeau's Bottlewasher» par le célèbre monteur de mouches J.-C. Arsenault (de Atholville, au Nouveau-Brunswick), est maintenant célèbre dans le monde entier, grâce aux écrits du colonel Joseph D. Bâtes, Jr., auteur de «Atlantic Salmon Flies & Fishing», la bible des pêcheurs sportifs de saumon.

Son premier saumon

     Son premier saumon, Gourdeau ne l'a pas péché en Gaspésie, contrairement à toute attente, mais tout près de Québec, à Saint-Urbain, dans le comté de Charlevoix.

     C'était en 1935, lors d'une excursion de pêche de la truite dans la rivière du Gouffre, qui se jette dans le fleuve à Baie-Saint-Paul. Gourdeau savait que des saumons fréquentaient cette rivière, mais il était toutefois loin de se douter, à ce moment-là, que le saumon ne recherche pas uniquement des eaux profondes, mais qu'il cherche plutôt à se rendre le plus loin possible en amont, près de l'endroit où il veut frayer. Il se rappelle encore de tous les détails entourant cette journée-là.

François de Beaulieu Gourdeau
François et l'un de ses fameux saumons de l'Atlantique qui ont été l'une de ses raisons de vivre et qui lui ont fait parcourir le Québec en tous sens pendant quelques décennies.
     «C'était un dimanche ensoleillé, assurément le plus beau de toute ma vie! Durant l'avant-midi, j'avais capturé quelques petites truites dans un ruisseau, à quelques milles au nord du moulin à scie situé dans le bas de la terre d'Éloi Tremblay. C'était une journée chaude et humide, trop pesante pour faire sortir les poissons, comme on disait à l'époque. Les truites refusaient de collaborer et levaient le nez sur toutes mes mouches. Je décidai enfin d'abandonner la partie, pour aller casser la croûte et rejoindre mon oncle qui, avec un compagnon, péchait au-dessus de quelques saumons, à quelques milles du village. En cours de route, j'arrêtai chez Éloi Tremblay, pour le saluer; Éloi, tout endimanché, se berçait sur la véranda, en compagnie de son épouse.

     La pipe au bec, il contemplait le plus beau paysage de Charlevoix, les contreforts du bouclier canadien. On jasa de tout et de rien pendant quelques minutes, puis il me demanda pourquoi je ne péchais pas le saumon. Pendant que je lui expliquais que je n'avais pas l'équipement nécessaire, il avait déjà ma ligne dans ses mains pour la tester: «C'est fort en masse pour le saumon, cette corde-là», me dit-il, ajoutant: «Moi, je ne pêche pas le saumon, mais le monde de par icitte sont moins difficiles que vous autres, pêcheurs de la ville: une bonne gaule avec un gros ver, et on y fait son affaire, au saumon».

     Tout en continuant à discourir, Éloi ramassa sa blouse et ma canne, et me demanda de le suivre, en déclarant: «J'ai vu un beau saumon, hier après-midi, près du pont: yé peut-être encore là...» Je n'étais pas loin en arrière de lui. En fait, son saumon était encore là, dans la queue de la fosse... Il paraissait énorme! Nerveusement, j'attachai une «Montréal» à mon bas de ligne et fit un premier lancer, qui tomba en perruque à quelques pieds en aval du pont.

     Je fis un deuxième lancer, qui se rendit à quelques pouces en avant du saumon, sans toutefois réussir à le faire bouger. Plusieurs autres lancers suivirent, sans plus de succès. Je recommençai de nouveau, mais en faisant cette fois sautiller la mouche avec plus de vigueur. Prouffl... un éclair argenté, suivi d'un «splash» retentissant: je venais de faire mordre mon premier saumon! Quelle sensation!
 
     Mais, malheureusement, la cérémonie fut de courte durée, car en moins de temps qu'il n'en faut pour le dire, Éloi sautait dans la fosse et capturait le saumon avec sa blouse en guise d'épuisette! J'étais heureux d'avoir capturé(?) un saumon; mais, quand même, un petit peu désappointé de n'avoir pu le fatiguer et jouer avec, comme j'avais vu tous les vrais pêcheurs de saumons le faire.

     Pendant quelques années, j'ai eu l'occasion de retourner au pont, près du vieux moulin, à la même fosse, sans jamais revoir un autre saumon. Aujourd'hui le pont est disparu, et la fosse est si petite qu'elle ne pourra plus jamais accueillir d'autres saumons. Ces dernières années, à la suite de pressions exercées par des adeptes de la pêche à la mouche de cette région (avec Daniel Bradet en tête, un enseignant à la polyvalente de Baie-Saint-Paul), on a considérablement dépolluée la rivière du Gouffre et on y a sensiblement fait diminuer le braconnage: à telle enseigne que la pêche du saumon est en passe de redevenir aussi bonne qu'autrefois!

     «Cette année-là (1935), je prenais pour maîtresse une grande dame: la pêche du saumon à la mouche. Quelle maîtresse! Elle m'a toujours été fidèle et m'a procuré beaucoup de plaisirs. Nous vivons toujours heureux ensemble, mais je vieillis terriblement vite... hélas!», me confie Gourdeau, l'esprit voguant sur la mer de ses souvenirs.

     Il n'a jamais tenu compte du nombre de saumons qu'il a capturés depuis lors. Car, pour lui, la pêche n'est pas une compétition, une affaire de «pognage» de poissons: il s'agit plutôt de récréation, de détente, de calme, de repos, de quiétude, dans un environnement sain. D'ailleurs, souligne-t-il, une excursion de pêche doit être autant une visite touristique, une occasion de découvrir les régions et les gens qui y vivent, une tournée gastronomique, une chasse photographique, une communion avec les éléments de la nature et les êtres vivants qui la peuplent. L'un de ses plaisirs, à la pêche du saumon, c'est d'identifier les différentes essences d'arbres autour des fosses et le long des rivières, d'identifier aussi les fleurs, les oiseaux et leurs chants, les cailloux, etc.

     François de B. Gourdeau est un individu très complet, attiré par tout ce qui est naturel et tout ce qui renferme la beauté: il est aussi perfectionniste en gastronomie qu'il peut l'être en montage de mouches! «La réussite d'un plat compliqué, le choix d'un vin parfait, c'est aussi important pour moi que la réussite d'une mouche à saumon classique difficile à réaliser. Et il me semble qu'un gastronome accompli doit être un amateur de pêche sportive du saumon à la mouche et un monteur de mouches averti, ou vice-versal», dit-il. Gourdeau, qui écrit une chronique sur l'authentique cuisine québécoise des premiers temps de la colonie pour le quotidien Le Soleil de Québec, se demande si Lucullus et ses commensaux, dans la Rome antique, ne discutaient pas de pêche du saumon en Aquitaine et de montage de mouches, autour de leurs plats favoris...

La Gaspésie

     En 1947, après qu'on lui eut confié les fonctions de commis, de pourvoyeur et de «paie-maître» du ministère de la Chasse et de la Pêche (alors dirigé par le Dr. Camille Pouliot, député d'un comté de la péninsule gaspésienne dans le cabinet de Maurice Duplessis), on demande à Gourdeau, l'un des... huit fonctionnaires québécois alors affectés aux parcs provinciaux, de vivre en Gaspésie, pendant deux ou trois ans, et d'y aménager des parcs et des réserves fauniques. Son contrat, en réalité, prit fin 12 ans plus tard, en 1960!

     À partir de son bureau de Gaspé, situé dans un entrepôt derrière l'hôtel Baker aujourd'hui détruit, Gourdeau devait réaliser son oeuvre majeure, le parc de la Gaspésie.

     «C'était l'époque à laquelle le ministère n'avait presque pas de fonds à sa disposition, ni de personnel. À cause de l'absence de structures, nous jouissions d'une très grande liberté d'action; à cause de l'absence de théoriciens, nous faisions preuve de gros bon sens pour pallier le manque de planification.»

François de Beaulieu Gourdeau rivière St-Jean
Après avoir passé quelques heures sur la rivière Saint-Jean, qu'il est bon se reposer un peu et satisfaire son appétit pour, ensuite, continuer à séduire le saumon.
     Il faut avoir conversé des heures et des heures avec Gourdeau pour saisir toute la portée de cette phrase; c'est tout un roman, dont chaque chapitre fourmillerait d'anecdotes tout aussi captivantes les unes que les autres, qu'il faudrait écrire à propos de cette époque romantique et héroïque du Service des parcs du ministère du Tourisme, de la Chasse et de la Pêche.

Du coeur au ventre

     «L'argent, le personnel, les maté-riaux manquaient pour réaliser les projets. Qu'à cela ne tienne: les gardes-chasse et les gardes-pêche se transformaient en bûcherons pour ouvrir des routes en forêt; les arbres abattus étaient ensuite envoyés à la scierie de Sainte-Anne-des-Monts, où l'on en faisait des planches, qu'on rapportait au pied du mont Albert. Le «staff» se transformait alors en ouvriers, pour bâtir le Gîte du mont Albert ou les chalets du lac Sainte-Anne! Il suffisait d'y penser... et de le faire!», rappelle Gourdeau, pensant aux méthodes «modernes» de gestion...

     À l'époque où la route n'existait pas, entre le Gîte du mont Albert et le grand lac Sainte-Anne, les inspections des gardes-chasse et des gardes-pêche obligeaient à une marche forcée de 24 milles (12 milles à l'aller et 12 autres au retour) en forêt et en montagne...

     «Lorsqu'on décida de bâtir un chalet sur le sommet du mont Albert, pour permettre aux biologistes d'étudier le comportement du seul troupeau de caribous sauvages à vivre au sud du Saint-Laurent, c'est à force de bras qu'on a monté le bois sur la montagne. Pour y traîner les plus grosses pièces de bois, il a fallu faire escalader le sommet à un cheval, le seul qui y soit jamais monté... et redescendu», raconte Gourdeau. Et dire que certains pensent avoir accompli tout un exploit parce qu'ils ont escaladé le mont Albert une fois dans leur vie, durant leur «tour de la Gaspésie»... L'un des personnages les plus pittoresques qui aidaient Gourdeau dans son travail, c'est le guide du mont Albert, Jos.-Lucien Pelletier, de Sainte-Anne-des-Monts. «Il a accompagné les excursionnistes escaladant le mont Albert jusqu'en 1 961, alors qu'il était âgé de 76 ans! Je me souviens qu'un jour, après qu'il eut escaladé le sommet et qu'il en fut redescendu, il décida de refaire immédiatement le même trajet avec des touristes, qui l'attendaient au pied de la montagne. Des hommes de cette trempe-là, il ne s'en fait presque plus. On dirait que les gens pensent maintenant que le travail va les faire mourir!»

     «Souvent, le gros bon sens peut remplacer une grande planification. Les hommes qui ont travaillé avec moi, de 1947 à 1960, à l'aménagement de plusieurs parcs et réserves en Gaspésie, n'étaient pas de grands planificateurs, ni des gens bardés de diplômes. Mais ils faisaient preuve d'un gros bon sens et d'une connaissance approfondie du terrain, ainsi que des choses essentielles de la vie: et ils réussissaient bien des choses en moins de temps qu'il n'en faut maintenant pour les planifier! C'étaient des hommes qui pouvaient tout faire et qui ne refusaient aucun travail: gardiens, guides, commis, ouvriers. Ils accomplissaient chacune de ces tâches et toutes à la fois, sans «s'enfarger» dans les fleurs du tapis avec des clauses de convention collective... Ces hommes-là, malgré leur peu d'instruction, étaient très intelligents et très débrouillards. Ils avaient du coeur au ventre, oui monsieur! Ils brûlaient d'un feu sacré, ils étaient motivés. Sans la collaboration de ces hommes-là, à cette époque-là, les parcs et réserves de la Gaspésie, les rivières à saumon seraient loin d'être ce qu'ils sont aujourd'hui. Nous devons lever notre chapeau devant eux et les remercier du fond du coeur, car nous leur devons une fière chandelle!

     On ne rendra jamais assez hommage à des hommes de la trempe des Antoine Saint-Pierre, «Toune» Côté, Joseph-Lucien Pelletier et Léon Saint-Pierre (tous de Sainte-Anne-des-Monts), Steve McWhirter et Norman Cyr (de New Richmond), Lyndsay (de la pisciculture de Gaspé), Lyster (ingénieur de la compagnie d'exploitation forestière Hammermill), Percy Knobbs (architecte écossais vivant à Montréal), Louis-Philippe Gagnon (ancien sous-ministre du MTCP), Amédée Béland (de Petite-Vallée). Cette race de bâtisseurs est une race de monde en voie de disparition, et c'est malheureux!» Voilà, en résumé, ce que pense Gourdeau de ses principaux collaborateurs en Gaspésie.

Une philosophie

     François de Beaulieu Gourdeau croit qu'il est nécessaire, sans empêcher révolution et le progrès, et sans nier le droit au public d'accéder au territoire, de conserver les richesses naturelles dans leur état le plus pur possible. Son souhait le plus cher, c'est qu'on garde à l'état vierge le plus de coins possible du territoire québécois, afin que les générations futures connaissent le genre d'habitat de leurs ancêtres.

François de Beaulieu Gourdeau, Anticosti
On peut toujours en apprendre. A preuve, François de B. Gourdeau a capturé un saumon dans un étang à castor à l'île d'Anticosti, ce qu'il croyait impossible et n'avait jamais vu durant ses 40 ans de pêche du saumon.
     Il croit que la protection de la nature et de la faune peut être assurée, à long terme, par l'éducation des jeunes générations, à la condition qu’on entreprenne immédiatement de le faire sur une grande échelle. Entre-temps, croit-il, il faudra continuer d'utiliser la manière forte contre les braconniers, pour empêcher ces criminels contre la société (qui volent un bien appartenant à l'ensemble des citoyens) de violer le territoire et de causer l'extinction de plusieurs espèces animales.

     Les messages que Gourdeau adresse à ses concitoyens, il les met en pratique. Bien qu'il soit à la retraite depuis cinq ans, ce qui aurait normalement dû lui laisser le loisir de pêcher le saumon à son goût, il a accepté d'être membre du Conseil de la faune. Il s'occupe activement de la protection du saumon et de l'accessibilité aux rivières par sa participation à l'Association des pêcheurs sportifs de saumon du Québec (APSSQ), dont il est l'un des cinq membres fondateurs et dont il a déjà été président. Lorsque vous entendrez parler d'un projet de restauration d'une rivière à saumon (Escoumins, du Gouffre, Mitis, Jacques-Cartier, etc.), demandez-vous donc si Gourdeau n'est pas quelque part derrière! 

     Cela ne surprend pas lorsqu'on sait qu'il a été l'un des membres fondateurs du Casting Club de Québec, voilà maintenant près d'une quarantaine d'années, et que ce groupe d'adeptes de la chasse et de la pêche est toujours l'un des clubs les mieux organisés, les plus populaires et les plus nombreux de la province!

    La renommée de François de B. Gourdeau a, depuis fort longtemps, dépassé les frontières du Québec: il est l'un des deux Québécois, avec M. Roland, de Montréal, membres du Fario Club de Paris, peut-être le club de pêcheurs à la mouche le plus sélect du monde; il était un ami personnel de Charles Ritz, le président-fondateur de ce club et l'un des meilleurs «moucheurs» de mémoire d'homme.

     Et si vous lisez la revue SENTIER, aujourd'hui, c'est peut-être un peu à cause de Gourdeau. Oui! Car, durant l'été 1961, alors qu'il était directeur des parcs du Québec, Gourdeau avait organisé la cérémonie d'ouverture du grand lac Malbaie, dans le parc des Laurentides; avant cette date-là, le lac Malbaie était le club privé du ministre Jos.-D. Bégin, du cabinet de Maurice Duplessis, qui avait fait construire une route jusque-là... À cette cérémonie participait un journaliste pigiste, qui écrivait des textes pour La Presse de Montréal, un certain Serge Deyglun. Au cours de la journée, Gourdeau s'est plaint à Deyglun qu'il n'y avait pas de francophone se consacrant uniquement à la chronique de vie en plein air, de chasse et de pêche sportive dans le domaine de la presse quotidienne au Québec.

     Par la suite, il entreprit de téléphoner à Deyglun, de lui écrire pour lui proposer des reportages, des visites, des tournées, des excursions, des expéditions: à tel point que Deyglun consacra finalement toutes ses collaborations à La Presse à la vie en plein air, à la chasse et à la pêche au Québec! Depuis, évidemment, les journalistes chroniqueurs spécialisés sont légion au Québec, pour mieux faire connaître et aimer le Québec aux Québécois et pour les garder ici au lieu de les diriger vers l'extérieur durant leurs vacances. Tout cela parce que François de B. Gourdeau a décidé, alors qu'il n'y avait aucune politique de relations publiques vis-à-vis des journalistes québécois au début des années 1960, d'aider ces informateurs à répandre la bonne nouvelle au sujet du Québec, et de leur fournir les outils de travail nécessaires à un meilleur accomplissement de leur tâche. Il était temps qu'on aille le chercher dans les coulisses et qu'on l'amène sur la scène!

Références

» Texte: André-A. Bellemare (Juin 1980).
» Photos: MLCP – Denis Trudel.
» Magazine Sentier Chasse & Pêche.

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