Technique de la pêche au saumon

Jean-Paul Dubé 

Technique de la pêche au saumon par Jean-Paul Dubé
     Par Jean-Paul Dubé
     Photos Benoit Fortin Jean-Paul Dubé, Clifford Blaquière et Atlantic Salmon Association
     Éditions Leméac Inc. Édition originale publiée en 1975
     Réimprimer à Montmagny par les ateliers Marquis Ltée en mai 1984.

     À Edith mon épouse qui doit se résigner à entendre «parler saumon» toute l'année durant...

Préface

     L'ouvrage que j'ai l'honneur de préfacer n'est pas seulement l'œuvre de l'expert responsable de l'aménagement des rivières à saumons au Québec. Il est aussi et surtout le témoignage d'un homme, d'un humaniste.

     Que Jean-Paul Dubé soit effectivement un expert d'une exceptionnelle compétence dans le domaine auquel il s'est consacré depuis plus d'un quart de siècle, on le constatera d'emblée à la lecture du deuxième livre qu'il publie aujourd'hui sur le sujet. Je l'ai d'ailleurs moi-même observé de très près au pays de nos origines, cette Gaspésie dont les rivières à saumons ont acquis une renommée internationale.

     Pour Jean-Paul Dubé, cependant, la pêche au saumon n'est pas uniquement affaire de technique, de prouesse sportive ni même de valeur économique. Elle s'inscrit dans le cadre beaucoup plus large des attitudes et du comportement de l'homme envers la nature. C'est dans ce sens que la façon dont il en traite débouche, au-delà de la technique, sur une forme d'humanisme fondamental, celui qui vise à harmoniser la satisfaction légitime de l'homme avec le maintien nécessaire de l'équilibre biologique du milieu.

     Il ne s'agit point là d'une attitude nouvelle chez Jean-Paul Dubé. Elle est à l'origine même de son orientation professionnelle.

     Bien avant que le mot ne vienne à la mode, Jean-Paul Dubé situait son action en apparence très spécialisée dans une perspective écologique. Bien avant que notre société ne devienne consciente de ses propres excès et de la dilapidation des richesses essentielles à sa survie, il s'en est inquiété au point de mettre toute sa carrière au service de l'utilisation rationnelle de la faune.

     Orientation d'autant plus consciente et réfléchie qu'elle n'a pas été la première. Comment en est-il venu, à partir du Droit où il s'est d'abord dirigé, à s'engager dans l'aménagement de la faune aquatique et plus particulièrement encore dans l'aménagement des rivières à saumons? Il y avait là sans doute du mystère qui entoure toute vocation volontairement et librement choisie; il y avait surtout du mystère encore plus profond qui détermine les vocations les plus originales et les moins conformistes par rapport au milieu ambiant.

     Aussi je souhaite, bien sûr, que le livre de Jean-Paul Dubé reçoive des amateurs de pêche au saumon l'accueil chaleureux qu'il mérite de leur part. Je souhaite même qu'il suscite auprès de certains lecteurs le goût de s'inscrire parmi les adeptes de ce sport.

     Mais je souhaite surtout que les uns et les autres perçoivent le message essentiel dont cet ouvrage est le porteur et qu'ils acquièrent ainsi la conscience active des principes de l'équilibre des rapports entre l'homme et la nature.
                  Gérard D. Levesque

AVANT-PROPOS

     J'entreprends de rédiger ces pages avec beaucoup d'hésitation, je l'avoue. Non qu'un tel ouvrage présente beaucoup de difficultés ou entraîne bien des recherches, mais je m'interroge à tout prendre sur son utilité: dans quelle mesure ce premier livre, écrit en français, qui décrit et enseigne la pêche au saumon au Québec, facilitera-t-il la pratique de ce sport viril? Dans quelle mesure aussi, ces réflexions profiteront-elles aux émules de cette pêche et, par ricochet, à leurs descendants?

     Plusieurs sportifs qui n'ont pas eu la bonne fortune de se livrer à la pêche aussi longtemps et dans des circonstances aussi variées que moi m'ont suggéré d'écrire ce livre. Je m'y résouds donc, avec l'espoir qu'à mieux connaître ce sport ils aspireront d'autant à collaborer à la conservation du saumon.

     Depuis quelques années, un nombre toujours grandissant de nouveaux adeptes se vouent à la pêche au saumon de l'Atlantique et je crois que cette tendance est plus apparente au Québec qu'en toute autre région. On devait s'y attendre et éviter de jouer au prophète de malheur; la conservation d'une espèce animale n'implique pas de facto sa non-utilisation. Plus les fervents de la pêche pratiqueront ce sport avec intelligence, plus le saumon aura de défenseurs.

     Il reste que tout cours d'eau ou tout lac est un réservoir naturel d'espèces dont la survivance ne peut être assurée que par un contrôle strict de toute forme de pêche et par une réglementation sévère du nombre de prises. Au Québec, nous avons été particulièrement choyés par la nature, au point de croire que nos ressources pouvaient être pillées sans frein. Mais elles ne sont pas inépuisables. Le cri d'alarme lancé récemment en faveur de la survie du saumon a fait réfléchir bien des gens mais tous n'ont pas intercepté le message et continuent de saccager nos richesses halieutiques. Trop d'amateurs ont maintenant libre accès aux territoires de pêche, accès qui hier encore leur était interdit.

     Je ne souscris nullement à la thèse qui veut que plus il y a de pêcheurs sur un cours d'eau, mieux ce dernier est protégé, car peu d'entre eux observent les règlements. Ceux qui s'astreignent à le faire seront d'accord avec moi car ils ont souvent pâti d'expériences désagréables provoquées par les faits et gestes de braconniers.

     Pour son malheur, le saumon est comestible; sa chair est délicieuse et elle se paie au prix fort. Si un jour, et à cause de la pollution, il était déclaré impropre à la consommation et que les cuisses de grenouille en arrivaient à évincer le saumon dans nos mœurs gastronomiques, il serait piquant de constater combien de ces soi-disant sportifs délaisseraient la pêche noble pour se lancer, à travers marécages et myriades de moustiques, à la poursuite des petits batraciens verts.

     Jamais de telles gens n'acquerront l'esprit sportif; ils persisteront à tout détruire autour d'eux tant que subsistera une quelconque forme de faune ou tant qu'une application draconienne des règlements de protection de la nature n'anéantira pas tout espoir dans la rentabilité de telles déprédations. Les faits démontrent, cependant, qu'un pêcheur sagace, dont la technique est à toute épreuve et la confiance en soi assurée, n'est pas tenté d'enfreindre la loi ; la satisfaction qu'il retire d'une pratique intelligente de son sport lui ôte toute envie de recourir à des méthodes réprouvées par les lois d'un sain équilibre naturel.

     Mon propos, dans cet ouvrage, est d'arriver à convaincre le plus de pêcheurs possible qu'ils ont tout à gagner en apprenant à pêcher à la mouche, car il n'est pas plus difficile de manier adroitement une perche que de lancer une balle de golf, de décocher une flèche sur une cible ou de conduire une automobile. De plus en plus on voit des pêcheurs amateurs s'exercer, sur leur pelouse, au lancer de la mouche, que ce soit pour améliorer leur technique et «se faire le bras» avant la saison, ou pour obtenir une plus grande précision, ou encore, pour atteindre une plus grande distance; la pêche au saumon est un sport relativement nouveau pour les Québécois et plus ces derniers nous offriront de telles scènes, plus rapidement ils comprendront et apprécieront tout le plaisir que l'on peut retirer de cette magnifique récréation. Et la ligue des braconniers y perdra graduellement des membres...

     Ce sport est actuellement accessible à tous et pour une dépense très minime, trop peut-être si l'on considère les coûts qu'entraînent l'aménagement et la protection des rivières. Malheureusement, en constatant les abus qui se répètent au long des rivières ouvertes au public, il paraît évident que ceux qui veulent le pratiquer devraient, au préalable, apprendre a pêcher.

     Le saumon de l'Atlantique ou Salmo salar a conquis, avec le temps, une réputation que peu d'autres espèces de poissons se sont méritées; de plus, jusqu'à ces dernières années, seuls des gens fortunés avaient la possibilité de s'adonner à cette pêche qui exigeait un équipement coûteux. Il ne faut pas s'étonner outre mesure si de nombreux amateurs à la recherche d'une forme de loisir aussi séduisante s'initient à cette pêche avec un sentiment d'hésitation méfiante.

     Il faut donc d'abord «démystifier» le saumon lui-même et à cette fin une connaissance élémentaire de ses mœurs et de son comportement lors de son retour en eau douce permettrait de mieux comprendre les méthodes efficaces de capture que l'usage a consacrées. En outre, chez le nouveau pêcheur qui s'astreint à mieux connaître les mœurs de cette espèce et les efforts prodigieux qu'elle accomplit dans sa migration vers les frayères, un sentiment de respect ne pourra manquer de naître, qui le portera à contribuer à l'accomplissement du cycle de vie de l'espèce. Pourquoi en effet se munir d'un équipement dispendieux et apprendre à pêcher selon des normes si le saumon est menacé d'extinction dans peu d'années? L'observance des règlements est, ici, tout aussi essentielle qu'une planification éclairée et la pratique inconsidérée et abusive de la pêche est aussi destructrice que le braconnage qui ne laisse aucun répit au saumon.

     Que dire alors de la qualité de la pêche? Pour goûter ce sport peu facile à pratiquer, même dans de très bonnes conditions, il faut s'y livrer dans des lieux et des circonstances qui offriront à l'adepte des chances maximales de succès. Car s'il faut partager avec un trop grand nombre de pêcheurs une fosse qui risque de ne contenir que deux ou trois saumons et si, pour une rivière où seront péchés vingt poissons au plus dans une journée, deux cent permis sont délivrés, on ne réussira qu'à frustrer les amateurs et à les encourager à se servir de moyens illégaux.

L'art contemplatif!
     On doit se souvenir que la pêche a d'autres charmes que celui d'attraper du poisson ; le frisson que l'on ressent à voir un beau saumon effleurer la mouche, surtout s'il l'a déjà taquinée à quelques reprises, est très excitant mais se retrouver en pleine nature, loin des bruits et des miasmes de la ville, sans devoir faire la queue ou subir les mouvements d'impatience de pêcheurs qui attendent leur tour, n'a rien de négligeable.

     Souvent ceux qui prétendent encourager une utilisation intensive des rivières assurent que la présence d'un grand nombre de pêcheurs leur est indifférente car ils trouvent refuge en de petits endroits isolés. Le fait qu'ils aient à s'y réfugier, à fuir donc un espace de rivière qui, par lui-même, devrait être une aire de détente, indique bien qu'ils sont obligés de se priver des meilleures fosses que trop d'occupants encombrent déjà.

     Ces normes de qualité doivent être maintenues dans l'intérêt de tous et le profane qui se mêlerait d'ergoter à leur propos ou de suggérer des changements propres à les affecter pourrait se comparer à un eunuque qui disserterait sur l'érotisme.

La survie du saumon est-elle assurée ?

     Après tout ce qui a été dit et écrit sur le saumon au cours des dernières années, son cycle de vie est connu, au moins dans les grandes lignes, de la plupart des amateurs de pêche au saumon. Je n'ai donc pas l'intention de retenir longtemps l'attention du lecteur sur cet aspect qui garde cependant son importance si l'on veut comprendre le pourquoi de bien des choses dans la pratique de la pêche.

Y en aura-t-il encore quand je serai grand?
     Il suffira de répéter que Salmo salar, de par sa nature de poisson anadrome, naît en rivière où il vit pendant un nombre d'années qui varie avec les régions jusqu'à ce qu'il ait atteint le stade de smolt ou tacon, après quoi il s'en va vers l'océan. Plusieurs, après un peu plus d'un an de vie en eau salée, reviennent à la rivière et sont alors appelés grilses ou castillons, petits saumons pouvant atteindre en moyenne de trois à cinq livres. D'autres sont de retour après deux ans et pèsent alors de huit à dix livres; d'autres, encore, demeurent plus longtemps et reviennent en adultes parfaitement formés atteignant un poids de vingt livres ou plus, selon les caractéristiques génétiques propres à chaque rivière ou à chaque bassin.

     Cet aspect de la taille du saumon est toujours intéressant et les rivières de Norvège semble en posséder les plus gros spécimens. Un saumon de 79 livres, le record mondial, a été capturé sur la Tana en 1928. On en rapporte un de 103 livres pris au début du siècle dans la Devon en Écosse, mais au filet et par des braconniers.

     Dans la rivière Wye, toujours en Écosse, un évêque avait joué et perdu un saumon de plus de 70 livres qui a été capturé le lendemain, dans un filet, à l'embouchure de la Wye avec la mouche du Bishop dans la bouche. Évidemment, il peut s'agir d'une histoire de clergyman et s'il y avait eu une rivière près de l'Oratoire Saint-Joseph de Montréal le célèbre Frère André eût sûrement battu ce record...

     Au pays, les deux plus belles prises officiellement enregistrées proviennent de la Grand-Cascapédia: un saumon de 55 livres en 1928 et un autre de 54 livres en 1886. Hewit, dans A Salmon and Trout Fisherman For Seventy-Five Years raconte avoir capturé un énorme saumon dans la fosse du Deux-Milles sur la Patapédia et l'avoir suivi en canot sur une distance de près de deux milles au cours de laquelle le poisson avait sauté onze fois, permettant ainsi à Hewit d'apprécier sa grosseur. Une bévue du guide le lui a fait perdre comme il s'apprêtait à le gaffer tout près du canot. Le dos avait une épaisseur de cinq à six pouces, il mesurait plus de cinq pieds et quand le poisson s'est tourné, Hewit a jugé que le saumon avait dix-huit pouces de profondeur. Il ajoute qu'il avait déjà vu deux saumons de plus de soixante livres et que celui-là était tout aussi gros. Il ne dit pas cependant quel pourboire il a remis au guide.

     Je doute fort qu'aucune rivière canadienne puisse égaler la Grand-Cascapédia quant à la moyenne de poids de ses saumons parce que, pour une raison ou pour une autre il s'en trouve rarement de petits.

     Dans A Canadian River, le Marquis de Lansdowne, alors gouverneur général, raconte que le 16 juin 1886, un de ses amis avait capturé cinq saumons pesant: 38 1/2, 31 1/2, 32 1/2, 30 1/2 et 22 livres, a goodly average de 31 livres! Le 22 juin, after tea, ou de six heures à huit heures, il a pris les quatre saumons suivants: 39, 33, 31 et 33 livres, soit une moyenne de 34 livres.

     Il rapporte de plus le nombre de saumons qui dépassaient les 30 livres: en 1884, 36, en 1885, 54, en 1886, 65 et en 1887, 55. Évidemment il s'agit de saumons pris en juin, soit les plus gros, mais la moyenne était bien supérieure à vingt livres pour la saison entière.

     La taille des saumons a quelque peu diminué dans nos rivières. Le harcèlement constant qu'ils ont eu à subir en haute mer au cours des dernières années permettait à peu d'entre eux d'y vivre assez longtemps pour atteindre les quarante livres et plus. La Cascapédia a tout de même conservé une fort respectable moyenne de 18.17 livres en 1974.

     Ceci, comme il se doit, exclut les grilses au nombre de 27. En calculant de cette façon, la Restigouche et la Matapédia ont atteint en moyenne les dix-sept livres. Dans la Miramichi où les castillons sont fort nombreux et inclus dans les compilations de statistiques de saumons, on révèle un poids moyen de 4.9 livres. C'est faire une pauvre réclame pour une rivière que d'établir le poids de ses saumons à une moyenne qui ne dépasse guère celle des truites de mer de la Petite-Cascapédia.

     Les renseignements accumulés au cours des dernières années grâce à des ensemencements plus généreux de jeunes smolts, dont beaucoup avaient été étiquetés, ajoutent à nos connaissances sur les migrations de saumons. Des constatations extrêmement intéressantes — surtout depuis deux ans — ont pu être faites et la suspension des pêcheries commerciales dans toute la Baie des Chaleurs et une bonne partie du golfe du Saint-Laurent a aussi contribué à enrichir nos connaissances en ce domaine.

     Je ne divulgue aucun secret qui enlèverait quoi que ce soit au mérite des biologistes et chercheurs avertis qui ont participé à ces études et expériences puisque ces résultats ont déjà été publiés et je me permets de faire ressortir certains points qui me paraissent particulièrement intéressants.

     La suspension des opérations de pêche commerciale a été décrétée avant la saison 1972. Déjà cette même année a laissé entrevoir de très bons résultats en eau douce et le nombre de géniteurs rapportés à l'automne s'était accru. Les deux années suivantes n'ont pas substantiellement augmenté les captures sportives, mais le nombre des géniteurs avait sensiblement progressé après la saison dernière.

     Ceci conduit, de prime abord, à l'optimisme mais il faut éviter d'en tirer des conclusions trop hâtives. Premièrement, le bénéfice dû à l'arrêt des opérations de pêche commerciales locales a été fort réduit par une augmentation de la pêche illégale dans la Baie des Chaleurs et en rivière et, d'autre part, les Danois ont peu respecté l'entente aux termes de laquelle ils acceptaient de réduire leur pêche sur les côtes du Groënland.

     Les saumons issus des saisons de frai amélioré de 1972 et 1973 ne sont pas encore apparus dans nos rivières; sachant ce qui précède, le feront-ils en nombre sensiblement accru?

     L'arrêt de la pêche aux filets dérivants de Port-aux-Basques et de la Miramichi a certainement contribué à augmenter le nombre de saumons adultes; cette forme d'exploitation capturait les plus beaux spécimens et cela a été visible aussitôt après l'interdiction décrétée. Cependant, en 1973, les pêcheurs commerciaux de Terre-Neuve, plus nombreux que jamais, ont connu une augmentation de 1 300 000 livres par rapport à l'année précédente, en portant leurs prises à 4 452 000 livres. En même temps leur pêche sportive a rapporté 40 000 grilses et moins de 3 000 saumons adultes. Cela prouve que leurs rivières ne produisent guère que des castillons et donc que leurs filets ont capturé des saumons qui se dirigeaient normalement vers les provinces maritimes et le Québec.

     Au printemps 1974, l'accumulation de glaces dans le Détroit de Belle-lsle a empêché les Terre-Neuviens de commencer leur pêche d'aussi bonne heure. Il en est résulté un rendement sans précédent sur la Basse Côte-Nord, ce qui prouve aussi que cette partie de la migration vers les rivières du Québec est d'ordinaire affectée par une exploitation qui s'enrichit à même nos stocks. Quelle sera donc, en une saison normale, la proportion de nos saumons de la Basse Côte-Nord que nous y verrons revenir?

     Au cours des deux ou trois dernières années, on remarquait une absence presque totale de grilses malgré des ensemencements commencés avant la suspension de la pêche commerciale. Cela voudrait-il dire que peu de smolts avaient gagné la mer et que nous pourrions avoir une diminution comparable dans le retour de saumons adultes issus de la production de ces mêmes années?

     À partir de 1970 surtout, nous avons ensemencé massivement nos rivières et il nous est loisible de penser que l'augmentation de saumons, beaucoup moins spectaculaire que dans les autres provinces, serait imputable à cela plutôt qu'aux mesures restrictives imposées en 1972.

     C'est donc dire que connaissant l'importance du braconnage qui se pratique en mer et en rivière et l'augmentation constante de l'effort de pêche sportive, il y a lieu de s'interroger sérieusement sur ce que l'avenir nous réserve.

     Vous songez peut-être que cette digression n'a pas sa raison d'être dans un ouvrage qui se prétend un guide de la pêche au saumon. C'est que je tiens à tout prix à faire disparaître cette euphorie qui semble s'implanter chez nous à l'effet que la survie du saumon est assurée et que l'on pourra donc le pêcher à perpétuité.

Pourquoi pêcher à la mouche?
 
     Au Québec et dans les provinces maritimes, seule la pêche à la mouche est permise pour capturer, en rivière, le saumon de l'Atlantique anadrome. Il faut spécifier «anadrome» pour le différencier de la ouananiche ou landlocked qui est un saumon presque identique, mais dont on disait que son accès à la mer avait été coupé. Peut-être était-ce vrai au début mais la ouananiche, une variété de Salmo salar presque exclusive au Québec, ne retourne pas à la mer même si on lui en a laissé la possibilité. Mais elle garde les mêmes habitudes que le saumon de l'Atlan¬tique puisqu'elle remonte les ruisseaux et les petites rivières pour frayer.

     L'obligation de pêcher à la mouche est plutôt fondée sur des traditions que sur des raisons de conservation ou autres car on pêche le saumon à la mouche depuis des siècles; le lancer léger, plus récent, a été utilisé sur les rivières, en grande partie par des gens qui n'avaient pas le droit d'y pêcher, et il n'est pas surprenant que cette méthode ait été vue, dès le début, d'un mauvais œil.

     En dépit de certaines croyances, ce ne sont pas ses résultats dévastateurs qui rende souhaitable son interdiction, parce qu'en réalité, la mouche en obtient de façon beaucoup plus régulière et continue que les leurres métalliques; mais la pratique simultanée de ces deux formes de pêche à un seul et même endroit n'est nullement souhaitable car même si des leurres ne réussissent pas toujours à capturer un saumon, ils l'importunent tellement que ce dernier ne prendra pas une seule mouche de longues heures durant.

     Les statistiques sur les prises démontrent en effet que certaines fosses, situées près d'une route, produisent abondamment en semaine alors qu'elles restent stériles en fin de semaine après qu'on y a pratiqué le lancer léger aux petites heures du samedi et du dimanche.

     En Angleterre on n'autorise que la pêche à la mouche dans la plupart des rivières et, dans les autres, les leurres sont interdits après le 15 avril. En France, on déplore qu'une telle réglementation n'existe pas et je cite Pierre Phélipot dans son livre sur les saumons de Bretagne: «Avec l'afflux croissant des pêcheurs il faudrait pouvoir imposer la mouche... La majorité des vrais pêcheurs serait d'ailleurs prête à accepter cette réglementation plus conforme à l'intérêt de tous et en particulier du tourisme local...»

     Le fait que le lancer léger soit demeuré la forme de pêche favorite des braconniers n'est pas une indication de sa supériorité, mais comme ce ne sont pas des sportifs, ils manifestent très peu d'intérêt pour toute forme de pêche légalisée ; de surcroît le lancer léger a sur la pêche à la mouche des avantages certains: il est plus rapide et plus aisé à pratiquer dans des endroits difficiles.

     Quant à savoir duquel de ces deux types de pêche on retire le plus de satisfaction, il suffit d'observer la réaction des adeptes du lancer léger qui ont appris à moucher et viennent de prendre leur premier saumon de cette manière... Pour ceux-là, le lancer léger n'a plus aucun attrait.

     Cette volte-face est aisée à comprendre: pour la plupart des pêcheurs, la partie la plus satisfaisante, le plus excitante, qui offre les émotions les plus intenses, c'est de mener au bout de leur ligne l'un des poissons les plus combatifs qui soient, de le mater au cours d'un duel qui se prolonge parfois plus d'une heure.

     Un saumon capturé au lancer léger n'offre presque aucune résistance: un gros hameçon triple est ancré au fond de sa gorge, la cuiller l'empêche de refermer la bouche, il ne peut plus respirer et est noyé très rapidement. Évidemment, si on ne recherche que de la chair...

     — Un bon juge de mes connaissances qui l'été, je n'en doute pas, préférerait souvent descendre du Banc pour se retrouver devant un banc de saumons, me disait récemment: «Pour moi, prendre un saumon avec une cuiller serait l'équivalent de manger du caviar avec une pelle... »

     Et puis, de toute manière, nous traitons ici de pêche sportive et il ne saurait être question d'encourager une méthode illégale de la pratiquer.
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