Le Montage de l'Artificielle

Tout un Art et une Technique

     Permettez-moi de vous rappeler d'excellents souvenirs, des moments exceptionnels pendant lesquels vous vous êtes retrouvé en pleine nature, plongé dans le silence et le calme d'une forêt paisible baignée par un plan d'eau. Vous êtes assis au bout d'un quai ou sur un rocher surplombant l'onde, les deux pieds immergés dans l'eau pure et fraîche. Vous vous sentez de plus en plus intégré à cette belle nature, attentif au moindre bruit, au cri strident du geai comme au gazouilli de la mésange, alors que tout à coup au bout de votre gros orteil, vous découvrez la merveille du cycle des éphémères. Une nymphe de l'éphémérella subvaria quitte le fond de l'eau, monte tranquillement à la surface, déploie ses nouvelles ailes foncées qu'elle sèche en se débattant, rejoint la feuille d'un aulne tout près de vous et semble déjà prête à participer à la danse nuptiale à laquelle se livrent ses congénères que vous admirez maintenant alors que ce magnifique spectacle vous avait échappé jusqu'à ce moment-là.

     Sur ces entrefaites survient un pêcheur à la mouche, tout fier de vous montrer une mouche sèche Dark Hendrickson, imitation de l'éphémère observée, qu'il a fabriquée au moyen de barbes de plume de flanc de canard branchu, de fourrure de rat musqué et de camail gris-bleu. Il la lance près d'une pierre émergée et un bel achigan à l'affût la gobe aussitôt. Le pêcheur, maître de son art, goûte chacune des pirouettes du poisson et le libère sain et sauf en le saisissant par la lèvre inférieure avec le pouce et l'index.
N'en croyant pas vos yeux, vous demandez à votre pêcheur de vous montrer la mouche artificielle pour que vous puissiez bien l'examiner; vous avez beau la retourner dans tous les sens, elle est loin de ressembler à l'éphémérella subvaria que vous avez observé longuement. Les couleurs et la silhouette sont à peu près semblables, mais l'imitation vous semble si imparfaite que vous vous demandez bien ce qui a pu pousser le poisson à passer à l'attaque.

     Votre pêcheur, lui, convaincu qu'il doit sa réussite à la qualité de la présentation, est fier de vous montrer ses belles artificielles et tout heureux de vous donner un cours d'entomologie qui vous en fait voir de toutes les couleurs en passant par les nymphes d'éphémères, de phryganes et de perlidées dont les antennes, l'élytre, le thorax et les cerques ont été montés précisément pour les caractériser les unes des autres, les mouches noyées, imitation des nymphes qui se détachent de leur carapace tout près de la surface, les vairons ou streamers, imitation des cyprinidés ou percidés recherchés par les prédateurs piscivores et les mouches sèches dont les couleurs varient du foncé au pâle selon les mois de l'année.

     Vous apprenez de votre pêcheur que de nombreuses universités des États-Unis ont inscrit le montage de la mouche artificielle au programme de la faculté des arts et que, selon Alex Simpson, l'un des grands maîtres dans le domaine, le montage est un art et le produit fini, une oeuvre d'art. Colin Simpson, expert à 15 ans, avait passé 4 mois à l'apprentissage du montage des ferrets, bouts et queues ainsi qu'à l'étude de l'entomologie, des matériaux et de la teinture. A l'opposé, Rhoderick Haig-Brown, naturaliste pratique, croyait que la mouche ne devait être ni parfaite, ni superbe, mais assez efficace pour prendre le poisson.

     Le monteur, un artiste qui s'ignore, et très souvent un pêcheur qui aime reproduire fidèlement l'insecte qu'il a vu gobé à maintes reprises par un poisson et le poisson saisit-il son offrande que son plaisir est décuplé. Comme le dit si bien Yvon, un bon copain et probablement le meilleur monteur dans la région, l'apothéose survient lors de la capture du poisson auquel on rêvait lors du montage. En juillet dernier, Yvon prenait un saumon de l'Atlantique de 9 kilos avec une « Stone-fly Halieutech », une sèche impeccable de sa propre création dont le procédé lui avait demandé de nombreuses heures de recherche, d'essais et de mise au point. Comme Yvon, de futurs monteurs formés par Jean (Jean Brind'Amour est représentant régional Atos pour l'Outaouais) dans le cadre de cours donnés à la Boutique Chasse et Pêche de Hull en janvier (819-770-5520) pourront connaître les mêmes sensations.

référence

» Par Jean-René Lachance
» Atossement Vôtre, Printemps 1986.
» Article paru dans le journal "Le Droit" d'Ottawa.
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